Chronique linguistique V
À vulgairement parler, nous sommes dans l’ère la communication numérique. Les zéros et les uns circulent dans tous les sens. On communique. Tout communique. Numériquement. On échange par mail et téléchargement, on blogue, twitte, fesse-bouc, commente, se positionne, anticipe… Bref, on communique et c’est bien.
Communication. Le terme est irritant. Les trains, les autobus, les métros, les bateaux communiquent. Les chaînes de télévision, les radios, les vases et les écluses communiquent. Les ratons laveurs aussi. Tout communique. La communication est un invraisemblable fourre-tout…
Comme l’a écrit Yves Wikin, on a beau le critiquer, le rejeter, le dépecer, l’émietter, le terme revient toujours à la surface.
Communication. Concept mou, aux limites imprécises, difficile à définir. En réalité, il existe autant de définitions ou de modèles de la communication qu’il y a de disciplines (anthropologie, sociologie, sciences de l’information et de la communication, linguistique, traduction, journalisme, relations publiques, psychologie, etc.) et d’auteurs qui s’y intéressent. Selon l’ouvrage consulté, la définition mettra l’accent sur tel aspect technique ou sur tel autre aspect plus subjectif de la communication.
Si l’on en croit l’étymologie commune, le verbe communiquer serait apparu dans la langue française vers la fin du XIIIe-début XIVe siècle. Le mot vient du latin communicatio, « mise en commun, échange de propos, action de faire part ». Les plus farfelus, comme Federico Casalegno (du MIT), lui donnent une « double valence » inédite et pour le moins curieuse : de cum-moenia, qui signifierait « avec un mur » et « cum-monus » « avec un cadeau ». Barrière et mise en relation.
Il est plus vraisemblable que le verbe communiquer soit un emprunt au latin communicare « avoir part, partager » (communier) puis, « être en relation avec », de cum, com, co et de *municus, dérivé supposé de munus « fonction, charge » (commun).
Munus, comme le précise Émile Benveniste, dans son Vocabulaire des institutions indo-européennes (t. 1, pp. 96-101, Éditions de Minuit, 1969), fait référence à une notion de caractère social ; il a le sens de « devoir, charge officielle ».
Comment cette notion de charge, exprimée par le mot munus, a-t-elle pu dériver vers celle d’échange ?
La notion de munus en latin désignait, dans les charges du magistrat, les spectacles et les jeux. Ce qui implique la notion d’échange. Nommer quelqu’un magistrat, c’était lui donner avantages et honneur. Ce qui impliquait en retour des contreparties, sous formes de dépenses, en particulier pour les spectacles, d’où le sens de charge officielle et d’échange. L’ingrat c’était celui qui ne rendait pas le bienfait reçu (gratus/munis et immunis/ingratus). Si munus était un don qui obligeait à l’échange, l’immunis était celui qui ne remplissait pas cette obligation de restitution.
Ainsi, communis ne signifiait pas « qui partage des charges » mais « qui a en commun des charges ». Et quand ce système de compensation jouait à l’intérieur d’un même cercle, il déterminait une « communauté », un ensemble d’hommes unis par ce lien de réciprocité.
Ce mécanisme complexe de dons qui appellaient des contre-dons par une espèce de force contraignante était d’abord et avant tout un modèle institutionnel qui se fondait sur une notion aussi précise que technique.
Lorsque le verbe communiquer est apparu en français, c’est d’abord avec l’idée d’un partage, d’une participation à quelque chose : communiquer c’était « mettre en commun » mais sans aucune contrainte ni obligation officielle.
Pour autant, si une communication est aujourd’hui encore une « mise en commun, un échange de propos, l’action de faire part », une communication c’est d’abord et avant tout une manière d’être ensemble, un mode privilégié de relations sociales. Communiquer, c’est « être en rapport mutuel », former une communauté, par réciprocité.

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