De la résistance photographique
Suite la divulgation sur mon blog de la photographie L’homme debout, François Essindi du groupe Abakuya a exprimé son mécontentement de voir son image publiée sans en être prévenu. Question de respect, dit-il. Du respect, je ne crois pas en avoir manqué pourtant.
Cette photographie n’a pas été volée. Je ne suis pas un paparazzi et m’intéresse assez peu à la sphère privée de ceux que je photographie. Cette prise de vue a été réalisée, publiquement, lors d’un festival où j’étais photographe accrédité et le groupe Abakuya en exhibition. L’image, dit la loi, étant étroitement liée à un événement lors duquel le groupe s’est produit en public n’est donc soumise à aucune autorisation particulière. Juridiquement, sa diffusion est parfaitement autorisée.
Pour autant, même si par le contexte de la prise de vue, cette photographie ne réclame aucun avis, aucune autorisation de la part du sujet saisi, cette analyse ne me convient pas du tout. S’en satisfaire serait laisser entendre ou croire que cette photographie appartiendrait, du seul fait de sa présence, au sujet photographié lui-même que je me serais simplement contenté de saisir in situ et in vivo dans toute sa brutalité et que ce lien avec l’événement, in medias res — les données premières saisies sur le vif —, serait indéfectible. Autrement dit, cela signifierait que la photographie dans son principe n’aurait aucune unité hors du contexte de la prise de vue dont elle ne présenterait qu’un vulgaire enregistrement.
Techniquement, sans faire valoir la moindre prétention artistique, cette vision est une négation pure et simple du travail de photographe. En dehors de la technicité du geste photographique lui-même, précisons tout de même que, comme bon nombre de photographes, je travaille à partir d’un format non interprété par l’appareil, une sorte de négatif numérique.
Cette publication de L’homme debout a initié une discussion — dont je tairai le détail par respect — avec François Essindi qui s’est offusqué de ne pas avoir été informé directement de mon intention. C’est Google, m’a-t-il confié, qui le lui a dit, Google qui lui a transmis l’information sous forme d’alerte.
Attardons-nous un instant sur l’information qui a été transmise par Google à François Essindi. L’alerte envoyée ne dit rien d’autre que : On parle de toi à tel endroit. Rien d’autre. Une forme moderne de la Fama romaine… à trompette unique et moyenne : en elle-même, l’information transmise n’est ni bonne ni mauvaise. Elle n’a été transmise que de la présence d’un mot d’ordre qui lui donne son orientation. Ce qui importe à François Essindi, on peut le comprendre aisément, c’est sa réputation, le contrôle de son image.
Revenons à la photographie elle-même. Qui pourrait déterminer le contexte de la prise de vue à partir de ce cliché ? Il est à parier que beaucoup même ne reconnaîtraient pas le sujet saisi. Une recherche dans “Google Images” suffirait-elle à vous en convaincre ?

Alors… qu’est-il advenu de l’événement et du sujet lui-même ? Un petit détour est nécessaire pour essayer de le comprendre.
À vulgairement parler, dans l’invraisemblable fourre-tout du tout communicant, tout n’est qu’affaire de transmission et de propagation de l’information. Une information n’est au mieux qu’un mot d’ordre. Google vous informe de ce que vous êtes censés croire ou savoir. Google fait circuler des mots d’ordre, des communiqués. On nous communique de l’information, on nous informe de ce que nous sommes censés croire ou connaître.
La société de l’information, comme le disait Gilles Deleuze, est un système de contrôle, un système qui sous couvert de nous informer sur ce que l’on doit croire ou savoir, multiplie les formes de contrôle. Sur cette autoroute de l’information, on nous transmet des informations à plus savoir qu’en faire (à l’infini) mais des informations parfaitement contrôlées.
Cette société de contrôle n’est, au fond, rien d’autre qu’une société disciplinaire. Plus le système de contrôle de transmission de l’information est efficace, plus le sujet informé est enfermé dans un mode de pensée mesuré, délimité, discipliné. Le sujet informé est un sujet contrôlé, mis au pas, en un mot, un sujet enfermé.
Dans pareil système d’enfermement, l’information transmise n’a plus de valeur en elle-même sinon que par le contrôle qu’elle permet d’exercer sur le sujet informé.
Qu’est-ce que la photographie, plus généralement l’art, peut avoir à faire avec ça ? On pourrait, comme le faisait encore remarquer Gilles Deleuze à propos de l’œuvre d’art, parler de la photographie comme d’une contre-information. En elle-même, la contre-information n’est pas suffisante ou efficace à quoi que ce soit. Aucune contre-information ne peut, par elle-même, inquiéter ou menacer le système de l’enferment communicant, à moins… à moins de devenir un acte de résistance. Quand elle accède à ce statut, l’œuvre d’art n’est plus un instrument de communication, ni information ni contre-information.
L’œuvre d’art a cette particularité, a dit simplement André Malraux, que de résister à la mort. Un tableau de Picasso, tout autant que la Vénus de Lespugue, résiste à la mort de son auteur, de son sujet, de ses contemporains. Pas une photographie qui ne prendrait son sens ou sa valeur que des conditions (in medias res) dans lesquelles elle aurait été prise.
Si toute œuvre d’art ne semble pas, a priori, un acte de résistance, elle l’est pourtant d’une certaine manière. Ce qui nous ramène à la seule question qui mérite, au fond, d’être posée, celle de l’idée artistique ou, pour ce qui m’intéresse présentement, la question de l’idée photographique : Qu’est-ce que cela signifie “avoir ou réaliser une idée photographique ?
Autant le dire tout de suite, je ne suis pas en mesure de répondre à cette question dans l’immédiat. Mais je me dois bien pourtant de remarquer qu’il s’opère une disjonction entre l’événement et la photographie de telle sorte que l’image donne à voir, montre une autre réalité qui n’a plus aucun rapport direct avec les conditions de prise de vue. Le geste photographique change la perception de l’événement et du sujet lui-même, en fait autre chose qu’une information, quelque chose qui donne à la photographie sa résistance au pouvoir corrupteur de l’événement, à la pantomime de la vie privée, à la chute incalculable dans l’oubli, au silence déraisonnable du monde et des hommes.
Le geste photographique emprunte à l’événement et cet emprunt est d’ailleurs, sur l’instant, leur seul lien, ce qui les scelle l’un à l’autre. C’est à peu près tout ce que je peux discerner clairement dans cette relation entre la photographie et l’événement.
Si le geste de création photographique a sa place et son droit dans le cours de l’événement c’est à se nourrir de son indifférence. Il ne tient sa beauté et sa grandeur que dans la lutte contre le silence du monde.


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