François Essindi, de l’offrande à l’affront

Dans un commentaire sur l’article “François Essindi, un homme debout“, emilpoe, le philosophe des cimes, en une courte série de phrases simples, pose on ne peut plus clairement tout l’enjeu de la polémique qui sévit sur mon blog depuis la publication de ma photographie L’homme debout :
À qui appartient l’image ? Au sujet ou à celui qui regarde ? Pour moi la question ne se pose pas, c’est à celui qui regarde.
Je reprends, dans cet article, ma réponse au commentaire d’emilope, pour le compte du Grand Délateur.
Cette polémique, emilpoe l’a bien compris, renvoie bien au problème de la perception, à ce contact a priori naïf que nous entretenons avec le monde.
La vision — l’œil est-il déjà habitée d’un sens a priori qui appartiendrait au sensible (objet perçu), un sens qui nous interdirait toute attitude réflexive ? Pour le dire autrement, la vision ou, plus précisément pour ce qui m’intéresse ici, son rendu dans l’image photographique n’est-il que le résultat d’une synthèse passive de ce qui a été perçu par l’œil ? Ou, pour le formuler plus simplement encore, quel rapport l’œil du photographe entretient-il avec le monde, le sujet photographié ?
Le photographe, pour reprendre un mot de Maurice Merleau-Ponty, réveille le monde par ses constructions, au-delà de l’attitude que nous avons tous en face du monde et que l’on donne naïvement pour naturelle. Son œil active/réactive, critique, rectifie, fonde, refonde, organise, réorganise, construit, reconstruit… les objets/sujets saisis dans ses constructions. L’objet, écrivait Alain, est pensé et non pas senti. Nous mettons de nous-même dans le monde.
Une photographie n’est pas une simple perception, elle est une offrande en ce qu’elle donne une nouvelle fenêtre sur le monde, une nouvelle insertion dans le monde naturel et historique.
François Essindi (comme d’autres commentateurs de mon article) ne veut voir que lui-même, ne s’intéresse qu’à lui-même. Son cri, sa plainte est comme un appel (très) égotique (moi, moi, moi…), une tentative on ne peut plus maladroite — parce qu’elle est impossible — de (res)saisie (ou de contrôle) d’une image de soi qui lui échappe parce qu’elle excède, déborde de sa personnalité, de son identité. Il y a, comme l’écrivait Albert Camus, une étrangeté inquiétante dans une photographie de soi. Cette révélation, comme le montre la réaction de François Essindi, peut bien être perçue par le sujet saisi comme une sorte de facticité ou de falsification de soi.
La direction choisie par François Essindi montre une conception naturaliste ou objectiviste de la perception. Conception qui annule ou nie l’existence de l’autre, de son œil et de sa perception qui donne sens à ce qu’il perçoit. Le sens de ce qu’est François Essindi, ce que les autres pensent de lui, ce qu’ils font de la perception qu’ils ont de lui, François Essindi en serait, selon lui, non seulement le dépositaire mais aussi le propriétaire. Cette tentative de contrôle totalitaire ne fait que trop penser aux régimes politiques les plus brutaux.
Le sujet qui perçoit, n’en déplaise à François Essindi, est un sujet incarné : l’œil (du photographe) est un lien, pour reprendre les mots de Merleau-Ponty, entre une nature naturante (l’objet dans le monde) et une nature naturée (sa révélation dans une photographie). Le photographe rend visible autrement ce qu’il perçoit.
Aussi discrète ou transparente que semble cette saisie, dans cette opération le sujet percevant (l’œil du photographe) ne s’incarne pas moins dans ce qu’il saisit. Il n’est nullement passif, anonyme, extérieur et absent, comme le voudrait François Essindi.
Ce que François Essindi tente de faire, en niant cette incarnation du sujet percevant dans la photographie, c’est tout bonnement s’approprier le sens même de ce processus créatif. Pour le dire autrement, François Essindi tente d’effacer, d’annihiler, en la réduisant à lui-même, ma pensée photographique.
Une pareille conception, et je suis bien en peine de le dire, secrète de l’inhumain, par l’effacement du phénomène du sens qui nous est nécessaire autant qu’il est constitutif de notre force vitale.
À propos de cet article
Titre : François Essindi, de l’offrande à l’affront
- Publié le :
- 06.03.10
- Catégorie :
- Photographie, Quelconque

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