Le grain de sel
Mon article, “Quelques bonnes raisons de ne pas utiliser GNU/Linux“, a connu beaucoup de commentaires et de citations, çà et là, sur la Toile. L’un de ces référencements mène, chaque jour, bon nombre de visiteurs sur l’article d’origine. Rien de mal à cela. Sinon que cette critique exprimée par André Salaün mérite bien une réponse, notamment pour m’avoir taxé de philosophe « réactionnaire ». J’y reviendrai très certainement dans un article prochain.
À l’évidence, lorsque l’on écrit sur un blog, c’est au moins pour être lu et l’on doit s’attendre, d’une manière ou d’une autre, à ce que ceux qui nous lisent réagissent (ou pas). Plus encore si ce qui est dit s’énonce sur une modalité engagée ou militante.
Ces réactions des lecteurs sont un peu comme une sorte d’assaisonnement, une saveur que le visiteur ajoute à l’article, comme le condiment qui accommodera le plat au goût de chacun. Certains lisent sans jamais rien avoir à redire, là où d’autres ont besoin d’ajouter leur grain de sel. Une interaction tout aussi potentielle qu’elle peut être perpétuelle. Mais cette interaction n’est pas (ou rarement) complètement hasardeuse.
On peut, bien entendu, de rebond en rebond, en venir à lire, ici ou là, des informations qu’il ne nous aurait jamais été donné de lire, si l’hypertexte ne l’avait pas permis. Je veux dire par là qu’un article sur un blog, par exemple, est conçu selon des mécanismes éditoriaux qui n’ont pas grand chose à voir avec le “support imprimé traditionnel” (tract ou tribune d’opinion). L’outil a des caractéristiques propres : interactivité, hypertexte, multimédia, etc. La publication sur Internet n’est pas un phénomène de substitution mais bien une autre modalité de l’écrit, encore nouvelle, qui joue aujourd’hui un rôle essentiel dans la nouvelle “société interactive”. Et le blog est bel et bien un nouveau moyen d’influence, surtout quand il est catégorique.
Comme le disait Philippe Sollers dans un article récent, il ne s’agit pas seulement d’une « représentation médiatique ». Tous les rapports humains sont médiatisés par le truchement de représentations. S’il ne s’agissait que de cela, il n’y aurait rien de nouveau. Montaigne l’avait déjà écrit (Livre I) : « C’est, disoit Epicharmus, l’entendement qui voyt et qui oyt, c’est l’entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui regne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans ame. » Autrement dit, pour reprendre Alain, l’objet est pensé et non senti.
Avec le blog (et Internet en général), « il s’agit d’une prise en mains technique, généralisée, de la vie même des humains. On a raison de dire que le XIXe siècle a duré très longtemps et ne s’achève que ces jours-ci probablement. Et encore, pas dans toutes les têtes. »
Lorsque l’on écrit via un média comme le blog, on fait toujours des compromis avec l’intérêt supposé de nos lecteurs qu’on essaie, d’une manière plus ou moins directe, de satisfaire. L’expérience, nos compétences, ce que l’on imagine être l’intérêt de ceux qui nous lisent, ceux que l’on sait nous lire… bref, il y a bien des facteurs qui nous conduisent pour arrêter nos choix et définir l’orientation de tel article. Pour autant, de manière presque ou difficilement inévitable, la représentation que l’on se fait de notre lectorat a tendance à réduire ou limiter sa diversité, sa variété.
L’hypertexte est un formidable moteur de diversification. Il nous offre la possibilité de créer une véritable “toile” personnelle, de lier avec, par et entre nos lecteurs un extraordinaire réseau de références communautaires, par delà les médias traditionnels. Cette nouvelle technologie nous offre, par effet prismatique, une démultiplication du point de vue aux capacités virtuellement illimitées. Le réseau, dit-on, a bonne mémoire… une mémoire par rebonds.
Cette interactivité n’est pas une notion toujours bien comprise, même parmi ceux qui en font quotidiennement l’expérience. Je pense, par exemple, à Cyrille qui vient de prendre la décision de fermer les commentaires sur ses articles. Cette interactivité ne peut se limiter à la possibilité de cliquer sur un lien pour lire, passivement, une vidéo ou un texte. Vision archaïque qui annulerait tout bonnement le pouvoir interactif du média ou, ce qui reviendrait à peu près au même, limiterait le pouvoir communicationnel des visiteurs.
Bien entendu, dans le cybermonde, chacun peut devenir simultanément éditeur, écrivain, lecteur, vendeur, acheteur… Répondre aux mails des lecteurs, ouvrir un forum, un blog, etc., autrement dit, un espace public, une forme d’agrégation collective, un lieu d’échanges d’idées et/ou de solutions dans lequel la parole circule sans aucune médiation (sinon celle de l’outil). Ce sont là les premiers pas vers le développement d’une communauté. À cette nuance près que, dans le cadre d’un forum tel que Cyrille l’a ouvert, en complément de son blog, le créateur renonce, en partie au moins, à son pouvoir éditorial, délègue son pouvoir de modération, pour devenir une sorte d’animateur, un agent qui dirige le trafic, un facilitateur d’échanges ou de discussions. Le forum est un lieu communautaire où les utilisateurs passent du temps, nouent des relations, reviennent régulièrement, bâtissent des projets… Un forum est plus qu’une simple tribune interactive comme peut l’être un blog.
Le blog, lui, est une forme plus ego-centrée, une forme de socialité, par l’écriture qui, dans son principe de progression linéaire (du début à la fin), offre une parenté (étonnante) avec la pensée fragmentaire, la pensée morcelée.
Le blog est une sorte de structure cassée, une manière d’avancer par fragments successifs ; il ouvre un univers qui s’apparente au collage : le fragment, par définition, est une organisation non-finie ; le texte reste ouvert, peut être recomposé selon les réactions (ou commentaires) des lecteurs. En ce sens, le blog offre une forme de raisonnement fluide, mouvant, une pensée qui peut à tout moment être corrigée, complétée, réactualisée, recomposée…, et ce, à l’infini. L’article d’un blog est une histoire en progression.
Par sa structure ouverte et morcelée, le blog nous engage dans un rapport aux autres qui est aussi une esthétique du langage, avec plus ou moins de réussite, il est vrai.
Contrairement à Cyrille qui vient de prendre la décision de fermer les commentaires sur ses articles, je ne veux pas priver mes visiteurs de cette liberté de condimenter mes articles directement.
La solution adoptée par Cyrille, c’est un peu comme la vente à emporter d’un plat chaud : au mieux, si l’emballage est assez hermétique, le plat sera détrempé, les frites seront molles. Au pire, le tout sera froid. Au final, le lecteur y perd la saveur du plat chaud consommé sur place, la convivialité du lieu, le confort et le spectacle de la salle et la possibilité de s’installer au comptoir sans réellement prendre part aux plaisirs de bouche… et d’ajouter son grain de sel.

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