Chiens, lions et jeunes filles

Ce titre énigmatique m’a été inspiré d’une lecture consécutive à une question de Kémal, élève de seconde : « Dans ce vers [de Birago Diop], faut-il compter -ent devant voyelle ? » Question passionnante. Et j’en imagine déjà un bon nombre, main devant la bouche, à tenter d’étouffer un baillement sonore et profond.

Avant toute chose, voici les vers concernés, le dernier tercet du sonnet de Birago Diop, “Dialogues” :


Et nous aussi, hantés des lointains passés,
Les vents qui soufflent nous laissent angoissés
D’entendre l’imperceptible dialogue.

Le choix de ce sonnet est bien contestable… mais c’était pour l’exemple et, surtout, pour en introduire un autre bien meilleur, “Désert”.

Pour moi, cette question n’en jamais été une, je dois bien l’avouer. Études littéraires. Analyses dans la plus stricte observance des règles claires de la versification classique. Je ne sais trop pourquoi. Comme je n’étais pas trop dans mon assiette ce matin, à peine remis de mon intoxication alimentaire de la veille qui m’a valu un passage aux urgences, j’y ai répondu un peu trop abruptement. Les règles sont dans la méthode ! Quelles règles ?

Benoît de Cornulier (voir la page personnelle de B. de Cornulier) en donne une formulation efficace :

Dans la langue des poètes classiques, de Malherbe à Hugo, tous les chiens ont une voyelle, tous les lions en ont deux et toutes les jeunes filles en ont quatre : tel est l’usage.

Dans la formulation de Benoît de Cornulier, c’est la dernier cas qui répond à la question de Kémal : « toutes les jeunes filles en ont quatre ».

Cette langue des poètes, dont parle Benoît de Cornulier, on pourrait aussi l’appeler langue des vers. Il s’agit d’un ensemble de conventions liant la graphie des vers littéraires à leur interprétation phonique et métrique. Ces habitudes sont réputées communes, avec une grande régularité, aux poètes français pendant plusieurs siècles, a priori, c’est-à-dire, sauf démonstration contraire.

La question est de savoir si, dans le vers « Les vents qui soufflent nous laissent angoissés », le -e dans laissent entre ou non dans le compte des syllabes constitutives du vers. Trois facteurs doivent être considérés : 1°) sa nature morphologique, 2°) sa graphie et 3°) son environnement.

L’e peut être libre, comme dans je mange…, ou entravé, ils mangent, c’est-à-dire suivi de consonnes graphiques (qui ne se prononcent pas). En fin de mot, il peut se trouver dans trois positions différentes : en fin de vers, à l’intérieur du vers devant une voyelle à l’initiale du mot suivant, à l’intérieur du vers devant une consonne initiale. Les règles sont les suivantes :

  • L’e libre, c’est-à-dire sans consonne graphique suivante, en fin de vers, ne compte pas dans la mesure du vers.
  • L’e entravé, en fin de vers, ne compte pas.
  • L’e libre, à l’intérieur du vers, devant consonne initiale, compte : D’entendre l’imperceptible dialogu(e). 11 syllabes.
  • L’e libre, devant voyelle initiale, à l’intérieur du vers, est élidé : C’est un trou de verdur(e) où chant(e) une rivièr(e)… 12 syllabes.
  • L’e entravé, à l’intérieur du vers, devant consonne initiale, compte : Les vents qui soufflent nous laissent angoissés. 11 syllabes
  • L’e entravé, à l’intérieur du vers, devant voyelle initiale compte : Les vents qui soufflent nous laissent angoissés. 11 syllabes

Les troisièmes personnes de l’imparfait de l’indicatif bénéficient d’une tolérance exceptionnelle : Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve. 12 syllabes.

Cette langue des vers présente une stabilité remarquable du XVIIe siècle au XIXe siècle, inclus. Cela dit, le XXe a lui aussi pratiqué ces règles. Et le XVIe les a aussi connues.

Dans ce sonnet des Derniers Vers de Ronsard, on trouve le cas exemplaire d’un e entravé, à l’intérieur du vers, devant voyelle initiale…

Derniers vers


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