De la difficulté d’apprendre la liberté
À lire les réactions de Cyrille ou de Fred, comme celles exprimées dans la kyrielle de commentaires laissés sur les articles respectifs, je m’aperçois que ma position n’est pas toujours bien comprise ou acceptée. Pour tout dire, ce n’est pas le rejet proprement dit qui me dérange mais les raisons avancées qui tiennent, pour l’essentiel, du procédé rhétorique : Argumentum ad hominem.
On y voit la raideur ou l’inflexibilité d’une idéologie (au sens péjoratif, opposé à réalité, monde, concret…) mais on passe à côté de de l’intention initiale, à savoir l’essentiel de l’article :
Le libre, ça s’apprend. Il ne suffit pas de convaincre quelques personnes d’utiliser des logiciels libres qui imposeront le libre, çà et là, par îlots qui ne tiendront leur survie que de ces bonnes volontés atomisées, dispersées dans l’océan informatique. Il faut encore consolider les bases d’une liberté durable pour éduquer les gens, les éduquer afin qu’ils valorisent leurs libertés et les exigent. C’est là tout l’intérêt d’initiatives comme celle de l’April. On ne peut résister pour ce que l’on ne connaît pas ou ne comprend pas.
Contrairement à ce qui s’est affirmé sur les blogs de Cyrille ou de Fred, et cette mise au point me paraît plus que nécessaire, je n’ai jamais défendu ou interdit à quiconque la publication d’un fichier au format Flash ou dans quelque autre format fermé. Et, à la limite, comme le dit Cyrille, il pourrait bien, si ça lui chante, « écrire un billet depuis Windows Seven, à partir d’IE8, vantant les mérites de la pensée Stallmanienne ». Au fond, je ne trouve rien à redire à cela, même si cet exemple sert un argument fallacieux. Cette attaque a bien été résumée, avec acrimonie, par Fred Bezies, ailleurs, dans une formule très populaire… je serais un adepte du… :
Faites ce que je dis, pas ce que je fais.
En somme, Cyrille et Fred, dans sa suite, me taxent, plus ou moins directement, d’hypocrisie en usant d’un procédé logique plus que douteux, un argumentum ad hominem, puisqu’il s’agit bien de limiter la portée de ce que je soutiens voire de me discréditer en m’opposant mes propres paroles ou mes propres actes.
Dans cette optique, pareille attaque ad hominem a-t-elle seulement une conséquence sur le bien-fondé de la position soutenue ? Pour le dire autrement, si je défends la liberté logicielle pour tous tout en utilisant un compte “gmail” et en publiant les articles de mon blog sous licence restrictive, cette incohérence supposée préjuge-t-elle en quelque manière du bien-fondé de ma défense du logiciel libre ? Non. Ce qui est mis en cause, ce n’est pas la défense du libre mais le comportement ou l’ethos du défenseur.
Comme l’explique très justement Chaïm Perelman, ce que Cyrille et Fred dénoncent c’est un ethos rhétorique, c’est-à-dire l’impression que je donne de moi-même à travers mes mots ou mes actes.
Pour bien comprendre la position de Cyrille, de Fred et de quelques-uns, il suffit de reprendre le nerf de la doctrine d’Isocrate : « Ne soutenez jamais une mauvaise cause, car les gens vous suspecteront de faire vous-même les choses que vous aidez les autres à faire ». Ce qui, renversé pour la cause qui m’intéresse ici, donnerait quelque chose du genre : « Ne soutenez jamais une bonne cause, car les gens vous suspecteront toujours de ne pas faire les choses que vous demandez aux autres de faire. »
Ce qu’Isocrate réclame, dans son Discours contre les sophistes, c’est un maître comme un modèle si complet qu’il en est indépassable… la perfection même. On voit sans peine les limites de la rhétorique d’Isocrate. Qui donne et qui a l’autorité suffisante ou nécessaire pour parler dans des circonstances spécifiques ? Qui a le droit de tenir le sceptre ? Qui donne le sceptre ?
Mon objectif n’est pas d’incarner un ethos général de la société, un modèle insurpassable qui n’existe pas, mais bien plutôt de défendre des valeurs d’échange et de partage, d’en formuler les prémisses communes et d’exercer à cet escient mon jugement afin de soutenir un idéal du nous qui offre à chacun la possibilité de jouir librement de sa machine et de ses données personnelles.
Au demeurant, il ne s’agissait donc nullement de blâmer untel ou untel autre au nom « d’une idéologie supérieure » ou de quelque « supra-loi », ni même « contraindre » qui que ce soit et encore moins de « réfuter le droit individuel » au profit d’un « idéal collectif ».
La philosophie du Libre est bien un idéalisme social mais elle se construit à partir de la notion d’individualité. Sa finalité : les libertés de l’utilisateur. Il s’agit bel et bien d’une notion dialectique, le collectif et l’individuel sont l’avers et le revers de la même pièce de monnaie. Ce rapport dialectique de l’un et du tout repose sur un principe de tension entre ces deux termes et vise le dépassement de cette opposition.
Concrètement, ce qui importe ce n’est pas tant qu’untel ou un untel utilise tel ou tel logiciel, format ou pilote, puisque le système offre à l’utilisateur la possibilité d’installer ou d’utiliser ce qu’il veut, non, même si pareille position pragmatique s’enracine dans une logique individualiste qui donne la primauté à l’utile pour soi sur le libre pour tous.
Le refus de la position pragmatique (le petit confort personnel) n’est pas un renoncement au droit individuel mais la défense de valeurs représentées par le passage de l’individuellement désiré au communément désirable. Ce n’est nullement un rejet de la liberté individuelle mais bien un dépassement de cette liberté individuelle dans la préservation d’un bien commun.
Je ne soutiens pas Fred, Cyrille ou qui que ce soit quand ils affichent publiquement des choix personnels qui vont à l’encontre de la liberté logicielle et sont, à ce titre, une menace pour le projet GNU. Je les dénonce pour leurs implications éthiques : « On ne doit nuire à autrui ni par son action ni par son inaction ». En affichant de pareilles positions pragmatiques, on se satisfait publiquement d’une logique privative.
Comme je l’ai écrit sur le blog de Fred : « Cette logique de la satisfaction personnelle à une limite socialement, la nuisance pour les autres ». Ce qui importe, et Cyrille l’a bien compris, c’est la nuisance occasionnée et l’absence d’information quant à la menace qui pèse sur nos libertés quand il diffuse tel ou tel contenu dans un format propriétaire et fermé.
C’est dans ce sens que j’ai longuement commenté l’article de Fred dans lequel il expliquait, maladroitement et très sommairement, il faut bien le dire, que le libriste pouvait être une menace pour le libre lui-même.
Personne ne veut t’imposer quoi que ce soit, pas plus RMS que n’importe quel libriste mais seulement que tu puisses faire le choix d’un kernel libre ou pas, un choix éclairé.
Inutile, je crois, de revenir sur les motivations de Fred. Il me semble, de toutes façons, inaccessible voire inapte au dialogue. Il l’a démontré plus d’une fois. Et sur ce coup-là, j’ai bien du mal à endosser l’entière responsabilité de son énième départ du Planet-Libre. Je me refuse même à essayer d’en déterminer les raisons. Elles sont apparemment si profondes et si personnelles qu’elles en oblitèrent son jugement et obscurcissent impénétrablement son raisonnement. Si tant est qu’il y en ait un… puisqu’il a été capable de soutenir, quelques jours plutôt, tout-à-fait le contraire :
C’est un point de vue argumenté. Christophe est un pur et dur, et il n’a pas complètement tor[t] en disant cela. [...] Il pose une question intéressante.
En revanche, si notre échange s’est durci, c’est très certainement du fait d’une mélecture collective. On a voulu lire la seule condamnation de l’utilisation d’un format fermé ou de logiciels propriétaires, sans faire aucun cas aucun de l’approche pédagogique du libre, alors même qu’elle était annoncée dans le titre même de l’article. Le libre, comment ça marche ?
J’aimerais tout de même revenir, une fois encore, sur deux points qui s’énoncent régulièrement çà et là : mon adresse “gmail” et la mention “© 2010 Christophe Gallaire. All rights reserved.” affichée en pied de page sur mon blog. Deux incohérences, selon mes détracteurs.
Pour ce qui est de mon adresse “gmail”, je ne comprends pas bien le problème. Ce que l’on me reproche, c’est d’utiliser un “outil” made in Google, n’est-ce pas ? Pourquoi ? Je ne le sais pas, ça n’est jamais dit explicitement. Je suppose que pour beaucoup, Google « c’est l’empire du mal », comme le dit directement Cyrille. Sur ce point, ma réponse est assez claire : je ne fais aucune promotion du “tout Google”, pour reprendre une expression de Cyrille, je n’utilise aucun service applicatif, juste l’espace de stockage, le serveur et deux protocoles pour rapatrier et envoyer mes mails. Je ne vois pas en quoi cette adresse “gmail” serait une nuisance pour le libre ou une entaille dans mes principes. Avoir une adresse “gmail”, est-ce soutenir la politique générale de Google ?
Le deuxième point est plus délicat : le contenu de mon blog sous licence restrictive. Voyez ce qu’en dit Fred Bezies :
Je me demande simplement comment on peut se dire libriste et publier ses billets sous une licence typiquement privative.
En premier lieu, je ne me suis jamais dit libriste. Sous l’expression de libriste, il faut entendre le plus souvent celle d’extrémiste ou d’intégriste du libre. C’est d’ailleurs cette étiquette que l’on m’appose çà et là dans la blogosphère francophone libre. Or, je suis seulement membre de la FSF. Et c’est à ce titre que je défends la liberté logicielle. Il s’agit bien plutôt d’un activisme : je soutiens l’action concrète de la FSF.
Pour ce qui est de la licence de mes articles ou billets, même si j’ai déjà répondu à plusieurs reprises à cette critique, ma réponse n’est manifestement pas efficace à faire taire la polémique.
Fred Bezies, qui ne doit pas avoir lu mes explications, c’est plus facile en effet de les ignorer, résout le problème de la licence de mon blog de la manière la plus simpliste possible (tout un esprit…) ; le libriste devrait licencier son blog sous Creative Commons :
En tant que libriste, il serait logique d’utiliser une licence creative commons qui s’apparente à la GPL, comme je l’ai fait en utilisant une licence CC-BY-SA.
Pourquoi ? Pas l’ombre d’une explication, aucun raisonnement, l’affaire est tranchée, catégoriquement, c’est net, c’est radical, c’est définitif, sans discussion. Que peut-on opposer à pareille intransigeance ?
Remarquez que bien que les autres ne font guère mieux que Fred Bezies. Cyrille Borne :
…si j’ai mal interprété sa pensée, je ne peux pas faire un copier coller puisque c’est tout droit réservé…
Quand Cyrille se refuse à reproduire des extraits de mes articles ou commentaires parce que mon blog porte la mention “tous droits réservés”, il ne dit rien d’autre que sa méconnaissance du droit d’auteur. Je ne suis pas spécialiste de ces questions, loin de là, mais quand même…
Cyrille, Fred et les autres affirment un point de convergence nécessaire entre la notion de liberté sous-entendue par mon engagement en faveur du logiciel libre et la liberté des œuvres artistiques (littérature, musique, arts visuels…) et des œuvres critiques (écrits d’opinion, pensées personnelles…), mes photos et la diversité des articles publiés sur mon blog. Pourquoi ?
Aucun d’eux ne pose réellement la question même de la possibilité qu’une œuvre (littéraire ou photographique dans mon cas) et un écrit d’opinion soient libres et ouverts. Ils l’affirment. Point.
Tout d’abord, d’autres l’ont dit avant moi, les Creative Commons forment un authentique « pot-pourri d’options juridiques » souvent incompatibles entre elles (interdiction de l’usage commercial, obligation de publication et redistribution gratuitement les œuvres modifiées, obligation de rappeler la paternité de l’œuvre, interdiction formelle d’œuvres dérivées…).
Si les licences CC ont bien été conçues pour donner aux créateurs la liberté de choisir comment leur œuvre sera utilisée, cette liberté-là n’a rien à voir avec la liberté du logiciel libre. Aucune définition a minima, aucune idée précise du partage et de l’échange. Au lieu de cela, on se perd dans un particularisme au final tout aussi restrictif que le droit d’auteur. Où est l’avancée ? La liberté de choix offerte par les licences CC n’est en rien nouvelle : elle se fonde sur le socle traditionnel du droit d’auteur. Aucun droit garanti pour tous, comme dans la définition du logiciel libre, juste des droits réservés au cas par cas par l’auteur.
Pour rappel, la FSF a été créée pour soutenir le logiciel libre et, même si les licences GNU pourraient s’appliquer à tout type de travail, il n’est pas recommandé de les utiliser sans discernement ni distinction pour un roman, une photographie, etc.
À propos de cet article
Titre : De la difficulté d’apprendre la liberté
- Publié le :
- 19.06.10
- Catégorie :
- Logiciels Libres, Quelconque

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