Mayotte fantôme
Il y a deux jours, on m’a conseillé la lecture de L’Afrique fantôme de Michel Leiris, notes d’un voyage de près de trois ans (1931-1933) d’une traversée ethnographique aux côtés de Marcel Griaule de Dakar à Djibouti.
J’étais un peu sceptique sur ma capacité à apprécier pareille lecture. Les qualités littéraires du journal de Leiris ne sont pas en cause, c’est le genre qui m’est étranger. La quatrième de couverture, le préambule et la préface de Leiris m’ont convaincu du contraire. Extrait de la préface datée de 1950 : « pas d’ethnographie ni d’exotisme qui tiennent devant la gravité des questions posées, sur le plan social, par l’aménagement du monde moderne et que, si le contact entre hommes nés sous des climats très différents n’est pas un mythe, c’est dans l’exacte mesure où il peut se réaliser par le travail en commun contre ceux qui, dans la société capitaliste de notre XXe siècle, sont les représentants de l’ancien esclavagisme. »
À la lecture de ces quelques lignes, je réalise combien cette vision de l’Afrique vieille de soixante-dix ans est encore d’actualité à Mayotte.
Avant mon départ pour Mayotte, l’Afrique m’était à peu près inconnue, Mayotte n’était au mieux qu’un confetti noyé dans le Canal du Mozambique sous l’ombre de l’île rouge. L’affronter me faisant peur, non pour les problèmes humains les plus criants que j’y rencontrerai mais pour la rupture avec mes habitudes que ce déracinement allait occasionner. Je voulais m’échapper de moi-même, m’arracher à mes proches et me sentais pour autant bien incapable d’abattre les cloisons de ma propre culture, de m’oublier suffisamment pour élargir mon horizon dans une communauté d’action.
Cette plongée d’un bond m’a fait descendre de mon piédestal et m’a lié définitivement, pour partie au moins, à des hommes et des femmes de l’autre côté du monde, des hommes et des femmes d’une toute autre zone que celle que je quittais, des hommes et des femmes qui ont une exacte conscience de leur particularisme culturel et de l’inacceptable dans leur situation.
Je ne parle pas du fonctionnaire pour qui vie à Paris ou en province et vie à la colonie ont assez peu de différence. Il a chaud mais vit au soleil au lieu d’être enfermé. Il a chaud mais ne s’aventure jamais dans la nuit fraîche, vaste et sombre sinon dans une réserve. Il est seul mais ne cherche de contact qu’avec son semblable, soi dans l’autre. En dehors de cela, même existence mesquine, même vulgarité, même monotonie, même destruction systématique de la beauté.
Mayotte… espace lumineux où terre et mer se joignent invisiblement. Mayotte… commencement d’un chemin d’eau sans fin. Mayotte… plus fuyante encore et plus fantomatique que jamais.

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