Le cyber-cochon ou le pragmatisme du médiocre

Avertissement : Cet article aurait dû paraître dans une version longue. Et puis la réception d’un mail d’une administration m’a obligé à tout reprendre. Je l’ai d’abord scindé en parties bien distinctes : une partie générale en continuité de l’article précédemment publié sur le blog et une autre, plus technique, qui ne concerne que le peuple migrateur du Monde Libre, les banquisards. Finalement, j’ai tout démantelé de la première partie en la reprenant. Cet article est maintenant le deuxième d’une série de quatre !

Parce que quelque chose se passe ici mais vous ne le savez pas…

Du trampoline cybernétique à la cyber-animalité

Le porc est, paraît-il, le seul animal qui jamais ne regarde le ciel. Le nez dans l’ordure, il est impossible de le maîtriser, il résiste à tout, se débat comme un démon, pousse des hurlements qui ameutent le village. Relevez-lui brusquement le groin, il s’arrête stupéfait, sidéré, épouvanté ou attendri à l’aspect de l’admirable voûte bleue qu’il n’avait jamais entrevue.

D’après Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs, 1998.

Internet, c’est magique ! Le cyber-puceau qui s’initie au rituel en reste baba ! D’un simple clic, on navigue sur la page perso de l’agent comptable qui voue un culte authentique aux teckels, on surfe sur la page d’index d’une mercerie du fin fond de la Nièvre ou sur le site de la Présidence de la République… On peut même écrire à l’Empereur Naboléon ! Allez allez… avouez-le ! Qui n’a pas surfé sur les pages du journal Libération ou imprimé gratuitement quantité d’articles du Monde Diplomatique qu’il ne lira jamais complètement !

Tout glisse ! Tout rebondit sur le trampoline cybernétique ! Comme de magnifiques bulles de savon. Ah ! Le bel enchantement du virtuel !

Il y a dans le virtuel, comme l’écrit Gilles Châtelet, quelque chose d’implacable, une impression extraordinaire que ça ne laisse pas de trace et qu’on ne peut plus revenir après. Il y a une puissance irréversible dans le virtuel.

Et voilà bientôt notre cyber-puceau fraîchement inscrit dans un groupe usenet féministe qui se met à caqueter sur la traite des blanches en Israël… Et comme beaucoup, notre cyber-puceau entre sans effort aucun dans les premiers cercles de l’Enfer, de plus en plus bas, de plus en plus profond, de plus en plus loin, plus sûrement, au plus près de la cyber-animalité…

Sculpture

Le geste dégrossi, réduit à l’essentiel, clic-clic en rythme, notre cyber-puceau a fini son initiation, le voilà cyber-cochon ! Habitant-bulle d’un nouvel espace cyber-sympa, il communique, inonde la planète virtuelle des images de sa porcherie et de textes sur ses lardons, il multiplie les échanges même, avec les plus avides, par mail et téléchargement…

L’homo communicans ou le pragmatisme du médiocre

Le cyber-cochon est un communicant. C’est d’ailleurs la niaiserie de son “vouloir-communiquer” qui le caractérise au mieux. Sa niaiserie, malheureusement, tourne parfois au vinaigre. Parce que… le cyber-cochon est susceptible et se sent insulté par tout ce qui le dépasse. Il dénonce bien volontiers toute démarche un tant soit peu éloignée des ses affairements d’homme moyen, d’homme ordinaire, d’homo comminucans : « Merci pour votre leçon d’informatique, qui ne m’a en rien intéressé. » Merveilleux jardinier du monde cybernétique qui prétend cultiver ses orchidées dans le désert sans se préoccuper de l’arrosage et qui veut s’envoler avant d’avoir appris à marcher !

La liberté, quand elle ne se réduit pas au caprice et au rêve, est aussi et surtout la maîtrise concrète ― et souvent douloureuse ― des conditions de la liberté.

Le cyber-cochon décide, énonce, explicite de toute sa virilité péremptoire. Il sait rejeter dans l’incongruité et la confusion toute velléité de désaccord : « Tous nos établissements sont équipés de façon à vous permettre de répondre à la commande qui a été faite. »

Notre cyber-cochon est un petit caporal ; il distribue ses ultimatums : « J’attends toujours votre notice individuelle. » Ses ordres sont nos désirs. C’est que le cyber-cochon est un dominant qui n’appelle qu’au joyeux consentement à l’ordre des choses qu’il établit. Il chatouille sa libido en évacuant toute entreprise de liberté, en excluant certaines franges marginales de la société qu’il méprise ou qu’il oublie, au nom d’une tolérance standard : “Je suis d’une telle libéralité que je supporte aisément un système faisant quelques exclus : il faut voir la réalité en face.”

Notre cyber-cochon est un pragmatique qui se donne pour l’incarnation du dynamisme et de l’efficacité. Son ingénierie débite de l’ennui et du ressentiment comme des saucisses. Sa tyrannie : la médiocrité. Son rêve : un chewingum de mauvais goût mâché et remâché qui passe de bouche en bouche sans plus la moindre bulle…

L’homme quelconque ou l’excellence de la multitude

Face au cyber-cochon, l’homme quelconque, nourri de passion et de superflu, capable d’éveiller le geste politique qui déroute la routine et le possible anticipé.

Ce résidu de l’extrême est un héros de l’exceptionnel ! Mais détrompez-vous ! L’exceptionnel existe à foison et n’est en rien le privilège des Grands Noms de l’Élite consensuelle.

Le héros du quelconque peut être un Résistant Anonyme qui sait que la liberté est un fait non un choix.

L’homme du quelconque vit loin des pilotages de la Main Invisible ; il refuse les égoïsmes et les lâchetés de la société civile ; il refuse d’abdiquer devant les impostures qui prétendent aller de soi ; il refuse la sage résignation ; il refuse les guides qui nous déchargent la lourde et pesante responsabilité de donner une direction générale à notre conduite.

Régner sur un peuple de machines asservissant le monde entier, c’est encore régner et tout règne suppose l’acceptation des schémas d’asservissement.

Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel,1968.

L’homme du quelconque fait le pari infiniment plus généreux et plus risqué d’une excellence de la multitude.

Au beau milieu de l’illusion de l’uniformité et du conformisme, l’homme du quelconque promeut une économie de la connaissance insaisissable fondée sur des valeurs fiables, des biens non marchandables : il partage librement.

L’homme du quelconque assume pleinement l’éclatement et la mise en réseau de la pensée, il accepte la confrontation avec le divers, il cultive sa force de résistance face à la niaiserie grâce au travail-patience qui enrichit, d’une manière inédite, la liberté.

L’homme du quelconque amplifie nos possibles : il est le révélateur d’une affinité subtile entre l’individuel et le collectif.

L’homme du quelconque ne craint pas de se dresser face au médiocre.

L’homme du quelconque affirme, par sa résistance par tous les moyens contre ce qui est méprisable, que seule la résignation est ringarde et que seule vaut ce qui forge la splendeur de l’individuation.

Merci à Joël Merker de poursuivre le travail-patience de Gilles Châtelet.


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