La liberté, comme l'écrivait Montesquieu, ne consiste nullement à faire ce que l'on veut mais bien plutôt à pouvoir faire ce que l'on doit vouloir... La liberté n'est pas seulement un droit dont on jouit, elle implique aussi des devoirs.

Pourtant, dans la société européenne d'aujourd'hui — et plus largement, la société occidentale — tout est fait pour nous laisser croire que la liberté ne supporte aucune entraves.

En guise d'illustration, je pourrais prendre des dizaines d'exemples dans la vie sociale en France (c'est la société que je connais le mieux) mais il en est un, caractéristique de cette représentation erronée de la liberté, sur lequel je réfléchis depuis quelques années déjà, sur lequel j'ai écrit quelques articles (le dernier en date) : la liberté logicielle.

Il est assez fréquent de lire de la main d'utilisateurs de systèmes d'exploitation (O.S.) et de logiciels libres, et même parmi les plus chevronnés, que leur liberté individuelle ne peut, fondamentalement, souffrir de se voir amputer de la possibilité d'installer ce que bon leur semble sur leur propre machine, y compris des programmes propriétaires ou privateurs. On a beau leur expliquer qu'il ne s'agit nullement de limiter leurs droits fondamentaux, que la liberté en informatique (ou dans quelque autre domaine de la vie sociale) n'est pas ce faux absolu, que la liberté logicielle, comme le concept même de liberté, est un produit de l'histoire, un référence à la culture du libre... rien y fait. Les enjeux de la liberté logicielle autant que l'esprit du libre leur semblent interdits. L'illusion bat son plein.

Si cette erreur est si difficile à réduire, selon moi, c'est très certainement qu'elle s'enracine très profondément. Cette illusion est culturelle...

On s'étonnera très certainement de la tournure un peu inhabituelle de cet article. Son objet n'est pas directement la liberté logicielle. Pour l'éclairer autrement et sortir de la stérilité des débats qui animent la communauté du libre, il s'agit d'élargir un peu plus le champ de vision, la réflexion, en l'étendant à la culture. Je me propose dans la suite de le faire à partir de mon expérience africaine... mahoraise.

Comme je l'écrivais récemment, dans l'article "Vue courte et regard distant", l'Européen que je suis ne perçoit parfois que l'enveloppe extérieure, une infime partie du monde environnant, une toute petite parcelle de la réalité mahoraise — et peut-être même la moins intéressante, la moins importante aux yeux de ceux qui ont grandi de ce côté-ci de la Terre, en Afrique, dans les Comores, à Mayotte.

Mon regard reste en surface, en survol, glisse sur certaines réalités que ma culture française ne m'a manifestement pas préparé, éduqué à percevoir, des réalités profondes à la source de cultures différentes de celle qui m'a été transmise.

Mon parallèle avec la "culture libre" s'éclaire assez simplement à la lecture de cet article de Cyrille : « Il est difficile, dit-il, d'entrer dans [le monde du] logiciel libre par la grande porte, les grandes idées et la liberté, la majorité des utilisateurs voient l'ordinateur avant tout comme un outil et pas comme le lieu d'une grande bataille philosophique. Comment apprécier un livre si on ne sait pas lire ? »

Un objet, deux représentations. On ne peut apprendre seul (ou difficilement) à lire. Reconnaître que les lettres ne sont pas simplement des dessins arbitrairement inventés et ordonnés par chaque scripteur selon sa fantaisie ou son humeur, qu'ils s'organisent selon certaines contraintes héritées (acceptées ou modifiées plus ou moins consciemment) en vue d'un but déterminé, produire du sens, que cette organisation est une parmi des milliers, que ses particularités font aussi son originalité et sa pertinence, tout cela est essentiel pour comprendre l'intérêt de la lecture et du livre. Sans accompagnement dans l'apprentissage de la lecture, on risque fort d'en rester au stade du pré-déchiffrage, au b.a ba. C'est bien là l'un enjeux cruciaux de la culture libre : amener l'utilisateur, au-delà de la consommation grossière et stérile que lui propose certains marchands et certaines institutions, à se faire une représentation différente de l'objet.

Dire de l'ordinateur qu'il est un outil est un truisme, une évidence d'une banalité confondante. Cet outil est entré dans notre vie, régit nos rapports au sein de la société (connaissance, échanges et collaboration), détermine jusqu'à notre façon de vivre, de travailler et de communiquer. L'ordinateur nous inscrit dans un rapport au monde, un rapport à nous-même, un rapport aux autres, quotidiennement, dans notre travail comme dans notre vie privée.

Un autre exemple, cette fois, dans la réalité mahoraise : le lac Dziani en Petite-Terre. Pour la majorité de m'zungus, des métropilitains, il s'agit que d'un lac de cratère et d'une eau verdâtre. Pour les Mahorais, il en va autrement, c'est un lieu chargé de sacré. Peu de Mahorais auraient ne serait-ce que l'idée-même d'aller s'y promener le dimanche en famille. Combien d'ailleurs n'y sont tout simplement jamais allés ? Pourquoi ? — j'imagine seulement le heurt symbolique que peut représenter cette promenade du dimanche...

La société n'est pas la nature mais sa décomposition, un édifice construit sur ses décombres (Chamfort).

Naître et grandir dans une culture c'est en être étroitement solidaire. Dès la naissance, l'environnement (êtres et choses) forme en nous un système de références complexes (conduites, motivations, jugements implicites...) confirmées par l'éducation ultérieure.

Se déplacer, voyager, c'est aussi déplacer littéralement notre système de références. Tout ce qui s'est constitué en dehors de notre propre système de références ne nous est perceptible qu'au travers de son prisme, de ses déformations. Il nous rend même, le plus souvent, incapable de les voir.

Notre œil n'est pas un appareil photographique qui enregistre les objets bruts du monde environnant. Nous (re)construisons le monde selon des rapports inscrits au plus intime de nous-même.

Tout l'inconfort du migrant, quand il est un voyageur honnête et curieux, tient dans sa posture, son positionnement dans l'espace social, son souci de l'autre et de lui-même. Parce qu'au fond, avec toute la meilleure volonté du monde, on ne peut pas à la fois se fondre dans l'autre, s'identifier à lui, (se) pénétrer (de) sa culture, et rester soi-même, se maintenir différent, garder intact ce que l'on est, notre propre culture.

Plus encore, la préservation de notre identité tient aussi de notre refus, plus ou moins conscient, de notre rejet de certaines valeurs. Être soi c'est aussi montrer une certaine forme de surdité à l'autre.

Ce phantasme d'une liberté sans entraves, ce détachement des objets de leur réalité historique, aussi juvéniles qu'ils puissent paraître, participent de cette surdité.