Variations sur un poème d'Arthur Rimbaud
- 14.09.2010
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Il y a maintenant quelques années de ça, quelqu'une de mes amis avait eu à présenter un poème d'Arthur Rimbaud, "Ma Bohême", à tout un par-terre de futurs instituteurs. On dit... Professeurs des Écoles, public très hétérogène quant à la formation initiale. D'où la difficulté de l'exercice.
Elle se sentait elle-même un peu désarmée face au sonnet de Rimbaud (type "marotique" construit sur 7 rimes et non 5) et m'a demandé de l'aide... J'étais ahuri à l'idée qu'un enseignant du primaire, mais il en est de même pour le secondaire, puisse proposer à des enfants si jeunes, pareille lecture. Pourquoi ?
Ce poème de Rimbaud s'est imposé comme un classique jeunesse en poésie scolaire, pourrait-on dire. Il figure en bonne place parmi les poèmes que l'on fait le plus apprendre par cœur aux petits et aux plus grands. On l'étudie au Collège au moins autant qu'au Lycée. Et d'ailleurs, cette année, il était compilé dans deux listes de textes pour des classes que j'interrogeais à l'oral du bac dit de "Français" (EAF). Stupéfiant.
Ce texte, de thématique en apparence très simple, donne lieu, de fait, à des commentaires, la plupart du temps, ahurissants de bêtise. Rien ou presque sur l'extraordinaire maîtrise de la forme "sonnet" chez Rimbaud. On se contente, au mieux, de remarquer que c'en est un, et de « forme traditionnelle » même, dit-on sur Wikipédia. C'est déjà ça. Mais, pour le reste, l'analyse se borne à un banal relevé lexical pour mettre en évidence les thèmes. Quels thèmes ? Voyons un peu...
L'imagerie (vagabond, vêtements en lambeaux, âme prisonnière — féal —, choses entendues, chantées, écoutées, ressenties, dénuement extrême mais aussi lumière dans la nuit...) presque toute entière donne une représentation du poète solitaire, parti à l'aventure, son aventure (Ma Bohême : le possessif et la majuscule intensive), une quête d'amour et d'idéal, partagée entre exaltation (idéal) et douleurs (souliers blessés).
Cette mise en scène du poète par lui-même, si l'on accepte cet a priori que le « je » renvoie bien au poète, à Rimbaud lui-même, en costume de bohémien idéal, serait une sorte de portrait assez enfantin (avec l'évocation du conte — Petit-Poucet — et l'utilisation de mots proches de l'onomatopée — frou-frou, etc).
Et c'est très certainement toute cette imagerie assez mièvre, doucement puérile, qui, comme le disait Verlaine, fait de ce poème « la plus gentille sans doute de ces gentilles choses » que l'on fait apprendre aux enfants.
Mais Rimbaud va beaucoup plus loin qu'il n'y paraît.
Et le titre du poème à lui seul devrait résonner comme un signal, un « indice » à l'oreille du lecteur attentif. Il révèle moins qu'il n'en sait, mais en fait souvent savoir plus qu'il n'en dit, comme l'écrivait Genette [Figures III, Éditions du Seuil, 1972, p. 213] à propos du récit. À commencer par la premier mot, le possessif, immédiatement suivi de la majuscule à « Bohême ». Cette ouverture sur un espace personnel aux dimensions de la poésie trouve, en écho tautologique, un sous-titre entre parenthèses explicatives, « (Fantaisie) », ponctuation assez rare chez Rimbaud pour être remarquable. Les commentateurs qui n'y voient très certainement que redondance préfèrent ne rien en dire. On a peine à croire que, par ce procédé, Rimbaud n'avait pas pleinement conscience d'induire une interprétation plus que délicate.
La phantasia grecque pose en effet quelques difficultés de traduction. Cerner ce que le grec signifie par phantasia n'est nullement simple : la phantasia est apparentée à phainô, « faire paraître à la lumière » et, bien plus encore, au moyen phainomai, « venir à la lumière, apparaître ». Phantasia se rapporte aussi bien à phantazomai, « devenir visible, apparaître, se montrer » qu'à « rendre visible, présent à l'œil ou à l'esprit ». Le terme n'a originellement que peu de rapport avec notre moderne imagination, reproductrice ou créatrice. Lorsque Hérodote employait le verbe phantazomai, il disait simplement « se montrer ».
Le lecteur moderne a cette fâcheuse tendance que de tout ramener à lui-même pour réduire la phantasia à des images visuelles, des images (phantasmata) le plus souvent fausses : son propre « phantasme ».
Une telle lecture est en tous cas absolument contradictoire avec la définition aristotélicienne de la phantasia comme « mouvement produit par la sensation en acte ».
La phantasia ne nous renvoie pas d'abord vers les images mentales ou visuelles mais bien plutôt vers ce qui relève de l'apparition, du devenir apparent, de la présentation d'une entité extérieure ainsi mise en lumière voire de la simple présentation des choses telles qu'elles sont dans la réalité et qui peuvent fort bien être des choses entendues...
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.
En relisant les deux premières strophes, on voit bien apparaître une opposition entre fantaisie et phantasme, entre les images mentales ou visuelles (pour ne prendre que les plus évidents : idéal, rêvées, rêveur...) et ce qui relève de l'apparition, qui devient apparent (les trous...), entre l'idéal et le réel !
Les éléments concrets (auberge, etc.) se frottent ou rencontrent les éléments abstraits ou rêvés (fantasmés) dans un léger bruit d'étoffe : Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou. L'accent est mis le tissu. Et dans nos nuits les plus folles, le tissu se fait complice de nos phantasmes. Amours splendides (rêvées) / le trou de la culotte... Trivialement, nos amours splendides peuvent-elles se passer de trou(s) ?
Acceptons maintenant l'invitation à tendre l'oreille (« et je les écoutais... ») et laissons-nous bercer par la mécanique obsessionnelle de la métrique de l'alexandrin (6+6=12/vers) en égrenant, en détachant une à une, les syllabes des deux premières strophes :
Voyons ce qui en ressort, phonétiquement :Je m'en a-llais, les poings dans mes po-ches cre-vées ;
Mon pa-le-tot-au-ssi de-ve-nait i-dé-al ;
J'a-llais sous le ciel, Mu-s(e) ! et j'é-tais ton fé-al ;
Oh ! là là ! que d'a-mours splen-di-des j'ai rê-vées !
Mon-u-nique cu-lo-tt(e) a-vait un lar-ge trou.
Pe-tit-Pou-cet rê-veur, j'é-gre-nais dans ma course
Des ri-mes. Mon au-ber-g(e) é-tait à la Gran-d(e)-Ourse.
Mes é-toi-les au ciel a-vaient un doux frou-frou.
- Je m'en allais, les... = lélé ou lèlè (selon la prononciation que l'on aura) ;
- Mon paletot aussi... = o-o ou toto ;
- Oh ! là là ! Interjection... Attention, surprise ;
- mon u-nique culotte...large trou = ce qui donne avec les liaisons, mon nu nique cu... Métriquement, Rimbaud motive cette lecture : nudité, sodomie...
- ...doux frou-frou : ou-ou-ou, fait le loup.
Ce qui donne : lélé, toto, oh lala, nu nique cul, ou-ou-ou...
Il suffit maintenant d'égrener cette thématique sur la suite du poème pour se rendre compte de sa signifiance : des gouttes de rosée à mon front, un vin de vigueur, je tirais des élastiques, un pied près de mon cœur...
Un pied près de mon cœur... Cette chute est préparée par l'opposition Petit-Poucet / Grande-Ourse. Mais visualisez un instant cette posture !
Verlaine avait souligné ces effets dans son Rimbaud raconté par Verlaine [Mercure de France]. Mais combien de nos maîtres ont lu cette mise en garde ? Ah ! « Ces gentilles choses » que l'on fait apprendre aux enfants...

Te revoilà dans la critique ?
Juste un mot pour nuancer l'idée que ce texte ne puisse être proposé à "des enfants si jeunes". Comment ?
Il faut distinguer à mon avis "niveau de lecture" et "niveau d'explication". Certes, la compréhension globale du texte de Rimbaud implique un savoir multiple qui ne saurait être acquis avant l'adolescence, mettons. Mais le pouvoir évocatoire du poème, quant à lui, est actif aux premières heures de la lecture.
"Au clair de la lune" est incompréhensible pour un adulte autant que pour un enfant. Sa force repose sur la série des évocations qui s'y articulent, en associations.
Je me rappelle mes premiers poèmes scolaires - Appollinaire, qui pourrait relever de la même analyse que Rimabud. Les explications, je ne m'en souviens pas. Mais de ça
Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtus
Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les sapins qui sur le Rhin voguent
je me souviens parfaitement. La série des évocations qui s'enchaînent à la découverte de ce texte est non maîtrisable. Qu'on l'associe à des objectifs pédagogiques, très bien. Mais il serait inquiétant de réduire l'approche du poème en direction des enfants à cette logique.
J'avais aussi Prévert à la maison, "Paroles". Je ne comprenais pas grand-chose, n'attendais pas d'explication. Je crois préciseuse cette ouverture à l'imagination, donc à la pensée, et donc précieuse la confrontation à ce qu'on ne comprend pas.
Si tu repasses sur Paris tu me fais signe ?
Pascal
Désolé pour l'Apollinaire à 2 p. J'étais plongé dans la nostalgie de mon enfance...
@Scalap
Il m'est arrivé si souvent d'y mettre deux p que, tu penses bien Scalap, que je ne t'en tiens nullement rigueur !
En revoilà à la critique... L'ai-je jamais quittée ? J'ai pris de la distance, c'est certain.
Cette résurgence vient très certainement du temps que j'ai consacré l'année dernière aux Dernier vers de Ronsard. Série de 6 sonnets ahurissants de maîtrise. Mon objectif était, métier oblige, de donner à lire cette dernière série de Ronsard à une classe de première en leur permettant d'en mesurer la valeur. Sachant aussi qu'ils présenteraient ces sonnets à l'oral. Impensable de ne pas repenser le sonnet dans son histoire pour comprendre les enjeux de ce dernier petit recueil de Ronsard. Pour l'occasion, je me suis replongé dans l'histoire du sonnet, j'ai grandement remanié l'article "sonnet" sur Wikipédia qui était très "sommaire", notamment la partie étymologie, le deuxième paragraphe de la partie "origine" (la première mériterait quelques précisions bibliographiques que je n'ai pas) et toute la partie "Le sonnet en France" jusqu'à « Au xviie siècle les poètes baroques l'apprécient... ». Cette dernière phrase n'étant pas de moi. Est née, aussi, de cette revisite, une fiche méthodologique dont je suis plutôt satisfait. C'était une partie de l'objectif tout de même. Plusieurs mois de travail aussi.
Et puis... à l'oral du bac... plusieurs sonnets de Rimbaud m'ont été présentés. Rien ou presque sur le sonnet, seule une thématique assez mièvre et assez désolante. Un niveau de lecture et un niveau de compréhension accablants. Je ne nie nullement l'importance de ce pouvoir d'évocation, comme tu dis, je me suis seulement désolé du peu de maîtrise du savoir multiple permettant d'aller au-delà.
Il ne s'agit nullement de réserver l'accès à la poésie à ceux qui en ont la maîtrise, non, je veux juste démontrer qu'un sonnet comme celui-là est exigeant si l'on veut en faire une explication conséquente.
Je pense très honnêtement qu'il y a bien d'autres poèmes que l'on peut proposer à l'apprentissage par cœur aux petits. Verlaine par exemple a fait quelques "mignonneries" qui me semblent bien plus adaptées aux tout petits sans qu'ils en comprennent toute la portée mais n'en sont pas moins tout aussi puissants d'évocations.
J'ai fait comme toi la découverte, seul, de bien des recueils sans tout comprendre. Je crois même nécessaire cette plongée dans l'évocation. Mais dans un cadre scolaire, je reste persuadé que bien d'autres poèmes conviendront davantage.
Je serai à Paris du 15 ou 16/12 au 08/01. Normalement, je serai à Montreuil. Tout près donc.