Il y a maintenant quelques années de ça, quelqu'une de mes amis avait eu à présenter un poème d'Arthur Rimbaud, "Ma Bohême", à tout un par-terre de futurs instituteurs. On dit... Professeurs des Écoles, public très hétérogène quant à la formation initiale. D'où la difficulté de l'exercice.

Elle se sentait elle-même un peu désarmée face au sonnet de Rimbaud (type "marotique" construit sur 7 rimes et non 5) et m'a demandé de l'aide... J'étais ahuri à l'idée qu'un enseignant du primaire, mais il en est de même pour le secondaire, puisse proposer à des enfants si jeunes, pareille lecture. Pourquoi ?

Ce poème de Rimbaud s'est imposé comme un classique jeunesse en poésie scolaire, pourrait-on dire. Il figure en bonne place parmi les poèmes que l'on fait le plus apprendre par cœur aux petits et aux plus grands. On l'étudie au Collège au moins autant qu'au Lycée. Et d'ailleurs, cette année, il était compilé dans deux listes de textes pour des classes que j'interrogeais à l'oral du bac dit de "Français" (EAF). Stupéfiant.

Ce texte, de thématique en apparence très simple, donne lieu, de fait, à des commentaires, la plupart du temps, ahurissants de bêtise. Rien ou presque sur l'extraordinaire maîtrise de la forme "sonnet" chez Rimbaud. On se contente, au mieux, de remarquer que c'en est un, et de « forme traditionnelle » même, dit-on sur Wikipédia. C'est déjà ça. Mais, pour le reste, l'analyse se borne à un banal relevé lexical pour mettre en évidence les thèmes. Quels thèmes ? Voyons un peu...

L'imagerie (vagabond, vêtements en lambeaux, âme prisonnière — féal —, choses entendues, chantées, écoutées, ressenties, dénuement extrême mais aussi lumière dans la nuit...) presque toute entière donne une représentation du poète solitaire, parti à l'aventure, son aventure (Ma Bohême : le possessif et la majuscule intensive), une quête d'amour et d'idéal, partagée entre exaltation (idéal) et douleurs (souliers blessés).

Cette mise en scène du poète par lui-même, si l'on accepte cet a priori que le « je » renvoie bien au poète, à Rimbaud lui-même, en costume de bohémien idéal, serait une sorte de portrait assez enfantin (avec l'évocation du conte — Petit-Poucet — et l'utilisation de mots proches de l'onomatopée — frou-frou, etc).

Et c'est très certainement toute cette imagerie assez mièvre, doucement puérile, qui, comme le disait Verlaine, fait de ce poème « la plus gentille sans doute de ces gentilles choses » que l'on fait apprendre aux enfants.

Mais Rimbaud va beaucoup plus loin qu'il n'y paraît.

Et le titre du poème à lui seul devrait résonner comme un signal, un « indice » à l'oreille du lecteur attentif. Il révèle moins qu'il n'en sait, mais en fait souvent savoir plus qu'il n'en dit, comme l'écrivait Genette [Figures III, Éditions du Seuil, 1972, p. 213] à propos du récit. À commencer par la premier mot, le possessif, immédiatement suivi de la majuscule à « Bohême ». Cette ouverture sur un espace personnel aux dimensions de la poésie trouve, en écho tautologique, un sous-titre entre parenthèses explicatives, « (Fantaisie) », ponctuation assez rare chez Rimbaud pour être remarquable. Les commentateurs qui n'y voient très certainement que redondance préfèrent ne rien en dire. On a peine à croire que, par ce procédé, Rimbaud n'avait pas pleinement conscience d'induire une interprétation plus que délicate.

La phantasia grecque pose en effet quelques difficultés de traduction. Cerner ce que le grec signifie par phantasia n'est nullement simple : la phantasia est apparentée à phainô, « faire paraître à la lumière » et, bien plus encore, au moyen phainomai, « venir à la lumière, apparaître ». Phantasia se rapporte aussi bien à phantazomai, « devenir visible, apparaître, se montrer » qu'à « rendre visible, présent à l'œil ou à l'esprit ». Le terme n'a originellement que peu de rapport avec notre moderne imagination, reproductrice ou créatrice. Lorsque Hérodote employait le verbe phantazomai, il disait simplement  « se montrer ».

Le lecteur moderne a cette fâcheuse tendance que de tout ramener à lui-même pour réduire la phantasia à des images visuelles, des images (phantasmata) le plus souvent fausses : son propre « phantasme ».

Une telle lecture est en tous cas absolument contradictoire avec la définition aristotélicienne de la phantasia comme « mouvement produit par la sensation en acte ».

La phantasia ne nous renvoie pas d'abord vers les images mentales ou visuelles mais bien plutôt vers ce qui relève de l'apparition, du devenir apparent, de la présentation d'une entité extérieure ainsi mise en lumière voire de la simple présentation des choses telles qu'elles sont dans la réalité et qui peuvent fort bien être des choses entendues...

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.

En relisant les deux premières strophes, on voit bien apparaître une opposition entre fantaisie et phantasme, entre les images mentales ou visuelles (pour ne prendre que les plus évidents : idéal, rêvées, rêveur...) et ce qui relève de l'apparition, qui devient apparent (les trous...), entre l'idéal et le réel !

Les éléments concrets (auberge, etc.) se frottent ou rencontrent les éléments abstraits ou rêvés (fantasmés) dans un léger bruit d'étoffe : Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou. L'accent est mis le tissu. Et dans nos nuits les plus folles, le tissu se fait complice de nos phantasmes. Amours splendides (rêvées) / le trou de la culotte... Trivialement, nos amours splendides peuvent-elles se passer de trou(s) ?

Acceptons maintenant l'invitation à tendre l'oreille (« et je les écoutais... ») et laissons-nous bercer par la mécanique obsessionnelle de la métrique de l'alexandrin (6+6=12/vers) en égrenant, en détachant une à une, les syllabes des deux premières strophes :

Je m'en a-llais, les poings dans mes po-ches cre-vées ;
Mon pa-le-tot-au-ssi de-ve-nait i-dé-al ;
J'a-llais sous le ciel, Mu-s(e) ! et j'é-tais ton fé-al ;
Oh ! là là ! que d'a-mours splen-di-des j'ai rê-vées !

Mon-u-nique cu-lo-tt(e) a-vait un lar-ge trou.
Pe-tit-Pou-cet rê-veur, j'é-gre-nais dans ma course
Des ri-mes. Mon au-ber-g(e) é-tait à la Gran-d(e)-Ourse.
Mes é-toi-les au ciel a-vaient un doux frou-frou.

Voyons ce qui en ressort, phonétiquement :
  • Je m'en allais, les... = lélé ou lèlè (selon la prononciation que l'on aura) ;
  • Mon paletot aussi... = o-o ou toto ;
  • Oh ! là là ! Interjection... Attention, surprise ;
  • mon u-nique culotte...large trou = ce qui donne avec les liaisons, mon nu nique cu... Métriquement, Rimbaud motive cette lecture : nudité, sodomie...
  • ...doux frou-frou : ou-ou-ou, fait le loup.

Ce qui donne : lélé, toto, oh lala, nu nique cul, ou-ou-ou...

Il suffit maintenant d'égrener cette thématique sur la suite du poème pour se rendre compte de sa signifiance : des gouttes de rosée à mon front, un vin de vigueur, je tirais des élastiques, un pied près de mon cœur...

Un pied près de mon cœur... Cette chute est préparée par l'opposition Petit-Poucet / Grande-Ourse. Mais visualisez un instant cette posture !

Verlaine avait souligné ces effets dans son Rimbaud raconté par Verlaine [Mercure de France]. Mais combien de nos maîtres ont lu cette mise en garde ? Ah ! « Ces gentilles choses » que l'on fait apprendre aux enfants...