Autant le dire tout de suite ou même, quitte à passer pour un ignorant, autant répéter ce que mon ami Hatem m'a dit directement et sans ambages, « tu ne connais rien de l'histoire de la Tunisie. » Et d'ailleurs, je n'en connais pas plus, non plus, autant le reconnaître aussi, sur le Malawi, la République de Nauru ou la Fédération de Saint-Christophe-et-Niévès. Liste non exhaustive.

Je ne connais rien de la Tunisie d'hier et d'aujourd'hui. Ancienne et contemporaine. Rien. Je suis au mieux capable de répéter un nom propre. Enfin, deux maintenant.

Le deuxième : Slim Amamou. Je connais ce nom depuis quelques heures, depuis que j'ai lu l'article Wikipédia sur la révolution tunisienne. Comment j'y suis arrivé ? Depuis le blog de Fred Bezies [que je ne lisais plus. Inutile de revenir sur cette affaire. Là n'est pas le propos]. Un article "révolutionnaire" dont Fred seul a la clé, miné de vidéos au format flash (de ce côté, rien de nouveau…) et détonnant par sa… vacuité. Hormis l'association, somme toute, assez grossière "Chine-Tunisie-Égypte" par le biais du souvenir (on ne peut que difficilement reprocher ou contenir pareille incontinence, je le concède, tout au mieux en reconnaître l'incohérence), aucune analyse. Rien à apprendre. Fred propose tout de même un lien vers l'article sur Wikipédia : "révolution du jasmin". Il n'y aurait donc rien de plus à en dire ?

On passera volontiers, comme le suggère amèrement Jean-François Bayard, sur l'orientalisme de circonstance (cliché exaspérant) de l'expression "révolution de jasmin" (pas de jasmin à Sidi Bouzid) pour lui suggérer l'expression « révolution de la figue de Barbarie », plus absurde encore. On s'amusera de cette « généralisation de la thématique des 'risques de la contagion démocratique' dans le monde arabe » (« 2011, année de contestation en Afrique du Nord et au Moyen-Orient ? »)… On ne se pose pas même la question de la pertinence qu'il y a à qualifier ces mouvements de "révolution" ou d'élan démocratique. C'est acquis. On le répète à l'envi. Très certainement parce qu'on a rien d'autre à dire.

Celui qui vous maîtrise tant n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon que l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui donnez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? Comment vous oserait-il courir sus, s'il n'avait intelligence avec vous ? Que vous pourrait-il faire, si vous n'étiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue et traîtres à vous-mêmes ? Vous semez vos fruits, afin qu'il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons, afin de fournir à ses pilleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu'il ait de quoi soûler sa luxure ; vous nourrissez vos enfants, afin que, pour le mieux qu'il leur saurait faire, il les mène en ses guerres, qu'il les conduise à la boucherie, qu'il les fasse les ministres de ses convoitises, et les exécuteurs de ses vengeances ; vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses délices et se vautrer dans les sales et vilains plaisirs ; vous vous affaiblissez, afin de le rendre plus fort et raide à vous tenir plus courte la bride ; et de tant d'indignités, que les bêtes mêmes ou ne les sentiraient point, ou ne l'endureraient point, vous pouvez vous en délivrer, si vous l'essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre.

Étienne de La Boétie.

On ne peut pas croire, comme le dit fort justement Béatrice Hibou, que le système tunisien reposait entre les mains d'un seul homme. Un tel pouvoir ne peut pas tenir par la seule force des baïonnettes. Qui plus est, l'oppression ne peut pas être le seul moteur de la libération. Comme l'analyse très lucidement Béatrice Hibou, ce mouvement d'ampleur qui s'exprime en Tunisie « ne saurait [être] qualifi[é] d'économique, de social ou de politique, parce qu'il est tout cela à la fois. […] Seul un mouvement de cette nature était susceptible de faire craquer le régime. » On pense alors à ce discordant discours d'Étienne de La Boétie, De la servitude volontaire : ce que les hommes et les femmes détestent peut-être le plus, c'est la liberté. Ce qu'ils souhaitent, au fond et plus simplement, c'est vivre mieux, être respectés, améliorer leurs conditions de vie. Ce qui fait bouger les hommes les plus opprimés, c'est l'espoir d'une amélioration. Une approche qui dérange parce qu'elle déplace les calques que l'on surimpose mimétiquement.

On dira, sans doute, que je règle mes comptes à peu de frais, que les événements ne s'y prêtent guère, que je suis mauvais esprit et que j'ai la dent dure. Et l'on aura pas tort. Alors passons… On aimerait juste que, de temps à autre, le bavardage universel se mette en sourdine pour faire place à une parole plus avisée.

Donc, passons… mais suggérons quand même la lecture de l'entretien de Sylvain Bourmeau avec Béatrice Hibou que Jean-François Bayard donne dans sa version intégrale. Lecteurs pressés préférez l'article de Fred Bezies (prémâché, prédigéré et régurgité).

Slim Amamou était encore il y a quelques temps l'un des blogueurs tunisiens les plus connus notamment par son engagement et son combat pour la liberté d'expression. Comme le dit Cyrille dans son dernier article, la contestation « ce n'est plus seulement dans la rue ». Cela, Slim Amamou l'a bien compris. Son cyber-activisme contre le régime benaliste l'a mené au devant de la scène pour y jouer un rôle de premier plan. Et aux dernières nouvelles, depuis le 17 janvier, il est toujours « secrétaire d'état a la Jeunesse et aux sports :) » ! Le dernier remaniement gouvernemental l'a confirmé dans ses fonctions : «  ben, puisqu'on dit pas que je suis viré, c'est que je suis maintenu » (jeu. 27 janv. 2011 23:00:58 CET via twicca).

Est-ce bien utile de redire ici encore toute mon aversion pour le social web ? Mais là, force est de reconnaître que Slim Amamou utilise Twitter avec un talent certain : il distille savamment, au jour le jour, des phrasillons sur son actualité depuis sa prise de fonction : « je vais commencer par installer linux sur mon ordinateur au bureau » (lun. 24 janv. 2011). Une Debian ? On assiste au quotidien, de l'intérieur, de manière simple et transparente, à la libération du système de l'information en Tunisie. Slim Amamou ne cache pas ses difficultés mais il montre un entrain, une volonté et un optimisme qui font du bien.

Si la voie est longue et difficile, elle semble aujourd'hui bien plus libre ! Et Slim Amamou n'y est pas pour rien… On ne peut que le soutenir dans cette lente et délicate entreprise. Courage, Slim Amamou !

Edit : J'en profite pour donner l'adresse d'un blog activiste tunisien, nawaat.org. Blog collectif, indépendant et engagé. Lancé en 2004 !