Blanc... comme la tortue

Le jeu. 18 août 2011

— Je suis passé par Paris, pour quelques semaines. Pwa ! Quel temps pourri ! Enfin bon... c'est chez soi, je devrais m'y faire. Chez moi... l'expression est un peu forte. Je dis chez moi mais ce chez-soi ne préexiste pas en réalité.

— Pourtant, je vis officiellement à Mayotte mais comme je suis blanc, je ne peux pas être de Mayotte, tout au mieux à Mayotte — un blanc ça vient, un blanc ça repart —, et comme il faut bien que je sois de quelque part, il faut bien, comme on dit dans l'administration française, que j'aie des intérêts moraux (lieu de naissance, famille, amis...) quelque part, et mes intérêts moraux ne sont manifestement pas à Mayotte. D'ailleurs, pour être honnête, j'ai le sentiment très net que si Mayotte a besoin de la France, elle n'a nullement besoin de moi et, plus largement, des métropolitains.

— Quand je dis chez moi, il s'agit donc plutôt d'une sorte de tracé, comme un cercle autour d'un centre limité, fragile et très incertain. Ce chez moi est bien plutôt une distance, la distance critique depuis laquelle j'observe les êtres de mon espèce. Ne dit-on pas d'ailleurs marquer ou prendre ses distances...

Parfois, ce cercle s'entrouvre ou plutôt... je l'ouvre pour y laisser entrer quelqu'un, je l'appelle à l'intérieur ou l'invite à entrer dedans — mieux, je vais moi-même au-dehors, je m'élance vers les autres.

Je n'ouvre pas mon cercle du côté de l'ancien monde où se pressent les anciennes forces, mais dans une autre région, créée par mon cercle lui-même. C'est un peu comme si mon cercle tendait lui-même à s'ouvrir sur un futur, en fonction des forces en présence. Si donc mon cercle s'ouvre, c'est pour rejoindre les forces de l'avenir. Et je m'élance hors de mon cercle, me risque à l'improvisation parce qu'improviser hors de son cercle, c'est tout bonnement rejoindre le monde, sortir de chez soi. — Peut-on rester indéfiniment à l'intérieur ou replier sur soi ?

À Mayotte, bien vite, ces distances deviennent telles que, sur ce territoire, vous ne connaîtrez bientôt de centre que déterminé pour préserver les anciennes forces chaotiques : votre cercle ne s'ouvrira plus sur aucune région nouvelle.

Lorsque l'on a vécu, quelques années, comme moi, dans ce recoin du Sud du monde, la honte d'être un homme, on l'éprouve, non pas seulement dans les situations les plus extrêmes, mais bien plutôt dans des situations quotidiennes les plus insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité de l'existence, devant les valeurs, les idéaux et les opinions d'une époque que l'on croyait ancienne ou révolue, devant l'ignominie des possibilités qui apparaissent plus nettement encore au-dedans de ce cercle quand on est au-dehors sans pouvoir jamais y entrer. Et ce sentiment de honte est plus fort encore, plus puissant, quand on est face aux victimes dont on n'est pas responsable directement.

La seule appartenance qui est vôtre, à Mayotte, ce sont vos distances, celles que vous prenez. Et encore, vous avez beau les prendre ou les marquer, vous ne les possédez que le temps qu'on ne réduise votre territoire à votre propre corps, jusqu'à ce qu'on vous re-territorialise à votre propre corps. — Blanc ou noir, voilà le seul tracé qui tienne lieu de cercle.

À Mayotte, mon territoire, c'est mon corps — blanc comme la tortue.

Par Christophe, Catégorie : Mayotte

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